Homo Deus – une brève histoire de l’avenir
par Yuval Noah Harari
Science, société
L’auteur nous invite à imaginer un monde où nos décisions sont déjà connues — par un algorithme — avant même que nous en ayons conscience. C’est l’un des scénarios vertigineux que déroule Yuval Noah Harari dans cet essai magistral, où il retrace la trajectoire de l’humanisme, cette religion moderne qui a détrôné Dieu en plaçant l’individu au centre de tout sens, pour mieux nous montrer comment elle pourrait, à son tour, être supplantée par une force nouvelle : le dataïsme.
« La religion émergente la plus intéressante
est le dataïsme, qui ne vénère ni les dieux ni l’homme,
mais voue un culte aux data, aux données.»
Yuval Noah Harari
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Ce que j’ai aimé |
Ce que tu y trouveras |
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– La lucidité avec laquelle Harari déconstruit nos certitudes sur le libre arbitre et l’individualité. – Sa capacité à relier biologie, histoire et technologie. |
– Une grille de lecture pour comprendre l’essor de l’intelligence artificielle et ses conséquences sociales. – Une réflexion (un peu dérangeante, c’est vrai !) sur l’avenir du travail, du pouvoir et de l’égalité humaine. |
Messages clés
« en 1 mot »
1. Dieu est mort, l’Homme l’a remplacé, et l’Homme pourrait bientôt être remplacé à son tour par des algorithmes !
L’humanisme a fait de l’expérience intérieure humaine la source unique de sens et d’autorité. Mais cette suprématie repose sur un présupposé : que les humains restent les meilleurs systèmes de traitement de l’information de la planète. Le dataïsme, porté par l’intelligence artificielle et le big data, menace de renverser ce postulat en examinant les grands mouvements de l’évolution de l’humanité depuis la préhistoire et fort des dernières découvertes de la biologie, de la technologie informatique et des sciences sociales, pour interroger l’avenir de l’homme
2. Le libre arbitre est une fiction
Si nos décisions résultent de processus biochimiques déterministes ou aléatoires plutôt que d’un libre choix, alors un algorithme externe qui surveille notre corps et notre cerveau pourrait nous connaître mieux que nous-mêmes ! Cela ouvre la porte à un transfert d’autorité massif : élections, choix de consommation, décisions de vie, … pourraient être transférées de l’humain vers la machine.
3. Les inégalités de demain pourraient devenir biologiques, donc irréversibles
Tant que les écarts entre humains restaient économiques ou sociaux, l’idéal d’égalité gardait un sens politique. Mais si la richesse permet d’acheter une amélioration directe du corps et du cerveau, l’humanité pourrait se diviser en castes biologiquement distinctes : une élite de « superhumains » (Homo Deus — l’homme-dieu) face à une masse d’humains ordinaires devenus économiquement inutiles.
Le serpent, lui aussi, est une figure de mue et de deuil. Dans mon roman La Voie du Serpent, Eva, endeuillée après le 13 novembre 2015, doit apprendre à quitter une part d’elle-même pour renaître — une traversée qui résonne, à sa manière, avec les mutations profondes qu’évoque Harari. Découvre La Voie du Serpent sur Amazon.
Table des matières de Homo Deus
1. Le nouvel ordre du jour humain
Première partie — Homo sapiens conquiert le monde
2. L’anthropocène
3. L’étincelle humaine
Deuxième partie — Homo sapiens donne sens au monde
4. Les conteurs
5. Le couple dépareillé
6. L’alliance moderne
7. La révolution humaniste
Troisième partie — Homo sapiens perd le contrôle
8. La bombe à retardement du laboratoire
9. Le grand découplage
10. L’océan de la conscience
11. La religion des data
Morceaux choisis
Le dataïsme, une nouvelle vision du monde
Harari présente le dataïsme comme une nouvelle vision du monde, après le théocentrisme puis l’humanisme.
Il décrit la séquence suivante :
- Théocentrisme (Moyen-Âge) → le monde est centré sur Dieu : la vérité, le sens, la morale viennent de la révélation divine.
- Humanisme (Renaissance → XXe siècle) → Dieu est progressivement mis de côté. C’est l’être humain qui devient la source du sens, de la vérité et des valeurs. C’est l’ère des droits de l’homme, de la démocratie, du capitalisme consumériste, de l’art romantique…
- Dataïsme (émergent aujourd’hui) → l’être humain n’est plus la mesure de toutes choses : les algorithmes traitent les données mieux que notre intuition, et le flux d’informations devient la valeur suprême.
Dans l’optique du dataïsme, l’univers entier — organismes vivants compris — se réduit à des flux de données et à des algorithmes de traitement. La valeur d’une chose ou d’une expérience ne tient plus à elle-même, mais à sa contribution au système global de circulation de l’information.
Concrètement : si une décision algorithmique traite mieux l’information qu’une décision humaine, elle devient « meilleure » — peu importe ce que ressent ou veut l’individu. L’expérience subjective, pilier de l’humanisme, perd son statut privilégié.
L’objectif ultime du dataïsme devient la création d’un « Internet de tous les objets », un système de traitement qui dépasse l’Internet des objets classique (appareils connectés) : ici, tout devient un nœud du même réseau global — les humains, les animaux, les végétaux, les machines.
Harari y voit aussi une continuité biologique : pour lui, les organismes vivants sont déjà des algorithmes biochimiques. L’Internet de Tous les Objets ne fait donc que connecter des algorithmes organiques à des algorithmes électroniques dans un seul super-système — une sorte de « cerveau global » dont aucun nœud individuel (humain ou non) ne contrôle plus la direction. C’est l’image qu’il utilise pour illustrer le risque que l’humanité perde sa pertinence non pas par destruction, mais par dilution dans un système qui la dépasse.
Lire aussi le résumé du livre Le Bonheur National Brut par Tho Ha Vinh
Démocraties vs dictatures : deux systèmes de traitement de l’information
L’un des fils rouges du livre est l’idée que plus personne — ni les gouvernements, ni les milliardaires, ni les services de renseignement — ne contrôle réellement le système global, devenu trop complexe et trop rapide pour être piloté par des décideurs humains.
Les démocraties et les dictatures sont décrites comme des mécanismes concurrents de traitement de l’information, et le marché comme le système de traitement de données le plus efficace jamais créé — mais aveugle aux enjeux qui ne le concernent pas directement, comme le climat.
- La démocratie libérale est un système décentralisé, dans lequel :
- Chaque individu est un « capteur » qui détient une parcelle d’information locale sur ses besoins, ses désirs, sa situation.
- Le marché et les élections sont des « mécanismes d’agrégation » de ces millions de signaux dispersés.
- Le prix d’un produit, un vote, un sondage, sont autant de « données remontantes » qui guident les décisions collectives.
- Sa force : elle capte une immense quantité d’information distribuée.
- Ses limites : elle est lente, bruyante, sujette aux manipulations émotionnelles et aux biais cognitifs des électeurs・trices.
- La dictature est un système centralisé, dans lequel :
- L’information est « filtrée et remontée vers le centre » (le Parti, le Führer, le Politburo…).
- Sa force : des décisions rapides, une coordination massive.
- Sa faiblesse : l’information se corrompt en remontant — personne n’ose dire la vérité au sommet. Staline ne savait pas ce qui se passait réellement dans ses kolkhozes.
Pour Harari, les dictatures ont globalement perdu face aux démocraties parce que leur traitement de l’information était inférieur — pas seulement parce qu’elles étaient immorales. Harari suggère toutefois que cet avantage informationnel des démocraties est en train de disparaître, pour les raisons suivantes :
- Au XXe siècle, traiter l’information décentralisée nécessitait des millions d’agents humains autonomes → la démocratie était « fonctionnellement » supérieure.
- Au XXIe siècle, « les algorithmes et l’IA peuvent traiter des quantités colossales de données centralisées » en temps réel, sans les frictions humaines.
- Une dictature dotée d’une IA surpuissante pourrait théoriquement « surpasser la démocratie » comme système de traitement de l’information. Il cite la Chine comme cas d’école : surveillance de masse, reconnaissance faciale, crédit social… un système centralisé qui apprend et s’ajuste en continu.
Le libre arbitre et la nature du « moi »
Harari remet en cause l’idée d’un moi unique et libre. Il distingue le « moi narrateur », qui construit après coup des histoires cohérentes sur nos choix passés, du « moi expérimentateur », qui vit l’instant sans souci de cohérence narrative — les deux entrant souvent en conflit. Il s’appuie sur les neurosciences (la détection de décisions avant la prise de conscience) pour soutenir que nos désirs nous sont donnés par des processus biochimiques plutôt que choisis librement. L’être humain serait ainsi moins un « individu » qu’un « dividu », un assemblage de sous-systèmes concurrents.
Intelligence artificielle, conscience et avenir du travail
Un thème central est le découplage entre intelligence et conscience : des systèmes non conscients deviennent capables de surpasser les humains dans des tâches de plus en plus nombreuses, en particulier parce que la spécialisation professionnelle rend les humains plus facilement remplaçables que ne l’étaient les chasseurs-cueilleurs généralistes. Harari évoque la possible émergence d’une « classe inutile », qui sera non seulement inemployée mais aussi inemployable, et une concentration des richesses entre les mains de ceux qui possèdent les algorithmes.
Techno-humanisme et amélioration de l’esprit humain
L’auteur s’interroge sur ce que la modernité nous a fait perdre en capacités sensorielles et mentales (attention, odorat, rêve lucide, tolérance à l’inconfort psychologique), par contraste avec des cultures prémodernes ou des traditions contemplatives qui cultivaient des états de conscience aujourd’hui largement éteints. Il envisage que les technologies futures d’amélioration cognitive créent des castes biologiques distinctes, menaçant le principe d’égalité fondamentale entre humains sur lequel repose le libéralisme.
En effet, aujourd’hui les inégalités sont économiques et sociales — donc théoriquement réversibles. Un enfant pauvre peut, en principe, rattraper un enfant riche par l’éducation, le travail, la chance. Mais que se passe-t-il si les riches peuvent acheter des améliorations biologiques et cognitives directement dans leur corps et leur cerveau ? L’enfant amélioré ne serait plus simplement mieux éduqué, il serait biologiquement supérieur : mémoire augmentée, concentration décuplée, maladies éliminées, durée de vie multipliée.
Ce dernier point est crucial pour Harari : on ne parlerait plus de riches et de pauvres, mais de deux catégories d’humains si différentes biologiquement qu’elles constitueraient presque des espèces distinctes. Il va jusqu’à évoquer l’émergence d’une classe qu’il appelle les « superhumains » (Homo Deus — l’homme-dieu) face à une masse d’humains ordinaires devenus économiquement inutiles, remplacés par les algorithmes dans le travail et inférieurs biologiquement aux élites augmentées. La Révolution française a pu renverser une aristocratie dont la supériorité était fictive. Comment renverser une aristocratie dont la supériorité est inscrite dans le génome ?
Statut moral et conscience des animaux
Plusieurs notes portent sur la frontière entre humains et autres animaux : la science contemporaine reconnaît de plus en plus des substrats neurologiques de la conscience chez de nombreuses espèces, ce qui fragilise l’idée — héritée des religions monothéistes — que seul l’humain possède une âme justifiant un statut moral supérieur. Harari relie cela à la révolution agricole, qui aurait permis d’assurer la survie et la reproduction des animaux domestiqués tout en ignorant systématiquement leurs besoins subjectifs.
Les frontières coloniales africaines comme exemple de fiction qui remodèle la réalité
Pour Harari, la coopération humaine à grande échelle repose sur des « réalités intersubjectives » — argent, nations, droits humains, religions — qui n’existent que parce qu’un grand nombre de personnes y croient collectivement. Ces fictions, transmises notamment par l’écriture et la bureaucratie, ont parfois un tel pouvoir qu’elles remodèlent la réalité plutôt que l’inverse.
En 1884-1885, lors de la Conférence de Berlin, les puissances européennes se réunissent pour partager l’Afrique sur une carte. Des diplomates tracent des lignes droites au crayon sur du papier, dans des bureaux européens, sans jamais mettre les pieds sur le terrain.
Ces lignes :
- ignorent totalement les ethnies, les langues, les royaumes existants, les routes commerciales, les zones sacrées.
- coupent en deux des peuples qui formaient une unité culturelle cohérente.
- regroupent arbitrairement des peuples qui se considéraient comme ennemis.
Ces frontières n’existaient pas dans la nature. Aucun fleuve, aucune montagne, aucune réalité géographique ne les justifiait. C’était une pure réalité intersubjective — une histoire que des Européens se racontaient entre eux.
Mais voilà ce qui s’est passé ensuite :
| La fiction | La réalité qu’elle a créée |
| Une ligne sur une carte | Des postes-frontières, des douaniers, des barbelés |
| Un nom inventé (“Nigeria”, “Congo belge”) | Des identités nationales que les gens ont fini par revendiquer et défendre |
| Un découpage administratif colonial | Des guerres d’indépendance menées au nom de ces frontières artificielles |
| Des États fictifs | Des conflits ethniques réels entre peuples arbitrairement réunis |
La fiction a généré des réalités physiques et humaines massives : routes, capitales, armées, constitutions, guerres civiles, millions de morts. Contrairement au schéma habituel, dans lequel on décrit une réalité qui existe, on a raconté une histoire, et la réalité s’y est conformée.
Harari appelle ça le pouvoir des « réalités intersubjectives » : elles n’ont pas besoin d’être vraies pour être puissantes. Il suffit qu’assez de gens y croient — et surtout qu’assez de gens aient le pouvoir d’imposer cette croyance aux autres.
L’exemple africain est particulièrement frappant parce que la fiction était manifestement arbitraire, même ses auteurs le savaient. Et pourtant elle a produit des effets plus durables et plus structurants que des siècles de réalités géographiques et culturelles préexistantes. Ces frontières coloniales sont toujours là aujourd’hui, plus de 60 ans après les indépendances, parce que les États africains ont choisi de les maintenir pour éviter un chaos encore pire
Agir sur la biochimie plutôt que sur les structures sociales
Enfin, Harari soutient que le bonheur n’est pas une expérience spirituelle ni un accomplissement social, mais une « sécrétion de molécules ». Concrètement :
- La sérotonine → sentiment de calme, de valeur personnelle
- La dopamine → plaisir de l’anticipation et de la récompense
- L’ocytocine → lien social, confiance, amour
- Les endorphines → euphorie, soulagement de la douleur
Plutôt que de passer des années à réformer les institutions pour réduire les inégalités, pourquoi ne pas modifier directement la biochimie ?
Résoudre la souffrance sociale par des réformes structurelles, c’est :
- Politiquement coûteux (redistribution, conflits d’intérêts)
- Lent (il faut plusieurs générations pour y parvenir)
- Incertain (les réformes échouent souvent)
- Menaçant pour les élites en place
Résoudre la souffrance sociale par la biochimie, c’est :
- Techniquement faisable à court terme
- Politiquement indolore (pas de redistribution de richesse)
- Mesurable (on peut quantifier les niveaux de sérotonine)
- Rentable pour l’industrie pharmaceutique
Harari suggère une distinction entre la thérapie légitime qui vise à rétablir un fonctionnement que la maladie a altéré, en préservant l’autonomie de la personne, et la manipulation, qui vise à modifier l’état intérieur d’une personne pour la rendre conforme à un objectif externe : productivité, obéissance, consommation.
Lire l’article Si t’as Free, t’as rien compris sur mon blog de digital mother hyperconnectée Humour Me by Barbara
Tous les scénarios esquissés dans ce livre doivent être compris comme des possibilités et non comme des prophéties. Certaines de ces possibilités ne vous plaisent pas ?
Libre à vous de penser et de vous conduire de façon à ce qu’elles ne se matérialisent pas.
Yuval Noah Harari
À propos de Yuval Noah Harari
Yuval Noah Harari est docteur en Histoire, diplômé de l’Université d’Oxford. Il enseigne au département d’Histoire de l’université hébraïque de Jérusalem et a remporté le prix Polonsky pour la Créativité et l’Originalité en 2009 et en 2012. C’est son précédent essai, Sapiens : une brève histoire de l’humanité, qui l’a fait connaître à l’échelle mondiale — un livre traduit en 42 langues et salué notamment par Bill Gates, Mark Zuckerberg et Barack Obama. Homo Deus, publié en 2015 en hébreu puis traduit en français chez Albin Michel en 2017, prolonge cette réflexion en tournant le regard vers l’avenir de l’humanité plutôt que vers son passé. Un troisième essai, 21 leçons pour le XXIe siècle, complète cette trilogie en s’interrogeant sur les outils dont les humains auraient besoin pour affronter les bouleversements en cours.


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