La sagesse interdite
par Stephan Schillinger
– Révélations sur les plantes psychédéliques à l’origine des traditions spirituelles –
Spiritualité, Société
Dans La sagesse interdite (éditions Véga, 2022, préface du Dr Olivier Chambon), Stephan Schillinger avance que les substances aujourd’hui dites psychédéliques — jadis « sacrées » — seraient à l’origine du sentiment spirituel de l’humanité. Ni vulgarisation scientifique ni manuel de consommation, ce livre assume la posture d’un « expérimentateur, cherchant, mystique, poète », nourrie de vingt ans de pratique personnelle. Un essai engagé, à prendre avec l’esprit critique qu’il appelle lui-même de ses vœux.
(Petit rappel utile avant d’aller plus loin : ce livre traite de substances dont l’usage est encadré, voire interdit, par la loi dans de nombreux pays — l’auteur le rappelle en ouverture. On est ici dans le registre de l’histoire des religions et de la réflexion spirituelle, pas dans celui du conseil pratique.)
« Si l’existence humaine était un site web, la DMT se trouverait dans la rubrique « aide » dans laquelle elle serait le lien qui nous mettrait en contact avec le webmaster en personne. »
Stephan Schillinger
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Ce que j’ai aimé
- L’ambition historique et scientifique : l’auteur remonte à l’histoire des religions et au-delà, jusqu’aux traces chimiques de plantes psychoactives retrouvées sur des dents de Néandertaliens (il y a environ 56 000 ans !), études et sources à l’appui.
- La sincérité du ton : S. Schillinger ne cherche pas à convaincre, il assume sa posture d’expérimentateur et de « cherchant ».
- Une porte laissée ouverte au doute : il invite explicitement le lecteur sceptique à observer sa propre résistance plutôt qu’à la balayer.
Ce que tu y trouveras
- Une traversée dense et bien documentée de l’histoire des religions sous l’angle inédit des plantes psychoactives.
- Des passages plus personnels et narratifs, comme le récit d’une cérémonie d’ayahuasca vécue par l’auteur, qui viennent ancrer la théorie dans du vécu.
- De quoi nourrir une réflexion sur la spiritualité comme expérience vécue plutôt que comme système de croyances hérité.
La sagesse interdite
Messages clés
1. La spiritualité et les psychédéliques ne se sont peut-être jamais vraiment séparés.
Stephan Schillinger avance que la quasi-totalité des grandes traditions spirituelles — du chamanisme sibérien aux mystères d’Éleusis jusqu’aux racines du christianisme — porterait la trace d’un usage rituel de plantes ou de substances modifiant la conscience, un usage progressivement occulté par les religions devenues institutions. Il s’appuie notamment sur les travaux de l’auteur américain Brian Muraresku sur les origines possibles de l’eucharistie chrétienne.
2. L’expérience directe prime sur le dogme.
Le fil rouge du livre, c’est une méfiance assumée envers toute spiritualité « de seconde main » — celle qu’on reçoit toute faite d’un texte, d’un clergé ou d’un système de croyances. Pour l’auteur, rien ne remplace le vécu direct d’un état de conscience élargi, aussi inconfortable ou déstabilisant soit-il.
3. Une conscience élargie dérange l’ordre établi.
Une idée revient sous plusieurs formes : les sociétés (religieuses, politiques, commerciales) auraient intérêt à maintenir les consciences « rétrécies », parce qu’un individu qui a goûté à une autre perception de la réalité devient plus autonome, plus critique, moins malléable.
Le thème de l’accès à la spiritualité par les rêves et les rituels m’habite depuis longtemps — j’y reviens d’ailleurs dans mon premier roman initiatique La Voie du Serpent.
La sagesse interdite
Résumé des idées centrales
Le livre se déploie en trois grandes parties.
Première partie — Fondations
La première pose les bases théoriques : ce qu’est un enthéogène (par opposition au terme « psychédélique »), pourquoi la notion de dangerosité mérite d’être interrogée, et comment ces états de conscience s’articuleraient avec le chemin de l’éveil et de la guérison psychologique.
- Une conscience universelle, socle de la spiritualité. Dès l’introduction, l’auteur définit la spiritualité comme le maintien d’un contact avec une « Intelligence » qui traverserait tout le vivant. Il s’appuie sur les travaux du physicien quantique Amit Goswami (The Self-Aware Universe), pour qui la conscience — et non la matière — serait le fondement de toute existence, et illustre cette idée par une formule qui lui est propre (tirée de sa série Par un Curieux Hasard) :
Croire que l’âme réside dans le cerveau reviendrait à croire que l’orchestre qui joue se trouve dans le poste de radio.
Stephan Schillinger
- Le vrai danger des psychédéliques : déstabiliser l’ordre établi.
Ces substances seraient dangereuses non pour la santé individuelle, mais pour des structures sociales fondées sur le manque et la surconsommation, qu’elles dissolvent plutôt qu’elles ne comblent :
« They open you up to the possibility that everything you know is wrong. » (Ils vous ouvrent à la possibilité que tout ce que vous savez soit faux.)
— Terence McKenna, (1946–2000) écrivain, conférencier et ethnobotaniste américain, figure majeure du mouvement psychédélique de la fin du XXᵉ siècle.
- Une hiérarchie des substances contestée, et la catégorie « drogue » remise en cause.
L’auteur s’appuie sur des études de dangerosité comparée pour inverser le classement habituel — alcool, héroïne, cocaïne et méthamphétamine en tête des substances problématiques — et critique le mot « drogue » lui-même, catégorie fourre-tout qui mélange café, sucre et alcool avec l’ayahuasca, sans distinguer ce qui rétrécit la conscience de ce qui l’élargit.
- Enthéogène vs psychédélique.
Le terme « enthéogène » – évoquant des plantes qui procurent une expérience spirituelle – serait en train de remplacer « psychédélique ». Le mot provient des racines grecques en (dedans), theo (divin) et gen (créer), et signifie littéralement « créer le divin à l’intérieur ». Enthéogène renverrait ainsi à un usage ancestral et sacré, par opposition à « psychédélique », terme plus neutre et plus scientifique. - Scientisme et religionisme, deux formes d’aliénation symétriques.
Critique du scientisme (dogme matérialiste appliqué à tout) et du « religionisme » — l’idée que la religion institutionnalisée trahirait l’expérience mystique fondatrice des prophètes.
Spirituality is having your own experience. »
(La religion, c’est croire en l’expérience de quelqu’un d’autre. La spiritualité, c’est vivre sa propre expérience.)
Deepak Chopra
- La guérison comme mise en lumière de l’Ombre (selon Carl-Gustav Jung).
Rendre conscient ce qui est refoulé, accepter ombre et lumière, refuser l’intermédiation d’un gourou au profit de l’expérience directe accompagnée.
Lire aussi mon article sur La Libellule, animal totem du changement
Deuxième partie — Histoire
La deuxième partie — la plus dense — part en exploration historique. L’auteur s’appuie sur des travaux ethnobotaniques récents pour défendre l’idée que l’usage de plantes psychoactives serait au cœur, et non en marge, des pratiques chamaniques originelles.
- Le chamanisme originel est indissociable des enthéogènes.
L’auteur prend position contre Mircea Eliade (pour qui l’usage de plantes serait une « dégénérescence » du chamanisme), en s’appuyant sur Müller-Ebeling, Rätsch et Winkelman — et met en garde contre le « néochamanisme » New Age, qu’il juge souvent superficiel ou mercantile. - L’expérience directe plutôt que la croyance institutionnalisée.
Fil conducteur : adhérer à une religion instituée reviendrait à « lire un livre de cuisine pour éviter de cuisiner ». L’auteur souligne ce besoin paradoxal de l’homme d’adhérer à une religion toute faite, et ainsi de cesser l’expérimentation directe de la promesse de la religion : accéder au « divin », se relier au transcendant. - Les travaux de Brian Muraresku (The Immortality Key). Des preuves archéobotaniques suggéreraient que le vin de l’Antiquité méditerranéenne (Cananéens, Grecs, premiers chrétiens) contenait des additifs psychoactifs. Une piste qui, prolongée jusqu’à la sorcellerie de la Renaissance, sert de socle à toute la suite du livre : cultes à mystères, christianisme primitif, bouddhisme, hindouisme, soufisme et judaïsme y sont relus à travers ce même prisme.
« If you die before you die, then you won’t die when you die. »
(Si tu meurs avant de mourir, alors tu ne mourras pas quand tu mourras.)
Brian C. Muraresku, The Immortality Key
J’ai exploré le chemin de guérison par l’ayahuasca en fiction dans mon roman initatique La Voie du Serpent. Eva, l’héroïne, part au Pérou affronter ses blessures les plus intimes lors d’une cérémonie qui va tout bouleverser. 
Troisième partie — Expérience directe
La troisième partie change de registre : on quitte l’Histoire pour l’expérience elle-même. L’auteur y raconte, en particulier, une cérémonie d’ayahuasca vécue au Pérou, qu’il utilise pour illustrer la distinction qu’il établit entre une simple hallucination et ce qu’il appelle une « vision ». Le chapitre central est consacré au DMT, présenté comme la molécule la plus radicale de ce champ — une sorte de clé d’accès, dit-il, à « une réalité derrière la réalité ».
- Le témoignage central : la « cérémonie 101 ».
Récit personnel d’une cérémonie d’ayahuasca, vécue par l’auteur au Pérou en janvier 2020, utilisé pour illustrer la différence entre une simple hallucination et une « vision ». - Le chapitre sur le DMT, au cœur du livre.
Le DMT (diméthyltryptamine) est la molécule que Stephan Schillinger place au centre de sa thèse. Il la présente comme « la clé » reliant matière et esprit, s’appuyant sur son omniprésence dans le vivant pour avancer l’hypothèse qu’elle aurait une fonction spirituelle intrinsèque. Elle serait selon lui une clé d’accès à « une réalité derrière la réalité » (images du « cheat code » ou du « lien vers le webmaster »). C’est une lecture personnelle et spéculative, à distinguer de ce que dit la science actuelle sur la fonction biologique du DMT chez l’humain, qui reste largement incomprise.
DMT, le composant actif de l’ayahuasca
Le DMT (diméthyltryptamine) est une substance psychoactive de la famille des tryptamines, chimiquement proche de la sérotonine. On la trouve dans de nombreuses plantes et, en quantités infimes, chez certains mammifères, y compris l’humain — d’où le mythe très répandu (mais scientifiquement non prouvé) qu’elle serait « sécrétée par la glande pinéale ».
L’ayahuasca est à la fois le nom d’une liane amazonienne (Banisteriopsis caapi) et celui du breuvage traditionnel préparé à partir d’elle. Seule, cette liane ne produit pas d’effet marqué : c’est la chacruna (Psychotria viridis), un arbuste contenant du DMT, qui apporte la molécule psychoactive. Mais le DMT ingéré seul est inactif par voie orale, immédiatement dégradé par une enzyme intestinale — c’est précisément le rôle de la liane caapi, dont les alcaloïdes bloquent temporairement cette dégradation et permettent ainsi au DMT d’agir.
L’ayahuasca est donc le fruit d’une synergie entre deux plantes, ni l’une ni l’autre efficace isolément. Cette découverte pharmacologique (formulée notamment par le chercheur Dennis McKenna dans les années 1980) est l’une des raisons pour lesquelles l’ayahuasca fascine autant les chercheurs : des peuples sans connaissance de la biochimie moderne ont identifié, parmi des milliers d’espèces végétales amazoniennes, exactement la bonne combinaison chimique pour rendre le DMT actif.
Quand elle est active, l’ayahuasca est l’un des psychédéliques les plus puissants avec des expériences visuelles intenses souvent décrites comme radicalement différentes des autres psychédéliques (formes géométriques complexes, sentiment de « percée » vers une autre réalité).
Le statut légal de l’ayahuasca varie fortement selon les pays et continue d’évoluer. Classée comme stupéfiant au niveau international, la plante est légale au Brésil et au Pérou, où elle est reconnue « Patrimoine culturel national » depuis 2008. Son usage est protégé en Colombie ou en Équateur. Certaines Églises comme Santo Daime ou União do Vegetal aux États-Unis ou au Canada ont pu obtenir des exemptions légales pour l’usage rituel de l’ayahuasca au nom de la liberté de culte.
Elle fait l’objet d’un regain de recherche clinique (notamment dans le traitement de la dépression résistante), même si les études sont encore préliminaires comparées à celles sur la psilocybine ou le LSD.
- Une hypothèse sur la nature de la réalité.
Le livre bascule vers l’idée, ouvertement présentée comme hypothétique, que le monde végétal/fongique pourrait être une forme de technologie extraterrestre ou extradimensionnelle. - Le courage comme condition, le chemin comme prérequis.
L’expérience psychédélique ne vaudrait que précédée d’un vrai cheminement — vingt ans pour l’auteur, dont dix d’exploration. La dissolution de l’ego y est présentée comme synonyme d’éveil, non comme une perte.
Le fil rouge du livre est la primauté de l’expérience directe sur toute connaissance « de seconde main » — qu’elle vienne de la science, de la religion ou d’un thérapeute-autorité
Lire aussi le résumé du livre Le Papillon d’or par Stéphanie Crayencour
En conclusion
La Sagesse interdite n’est pas un livre qu’on lit pour être convaincu(e), mais pour être bousculé(e). Que l’on adhère ou non à toutes les hypothèses de Stephan Schillinger, certaines franchement spéculatives, il le reconnaît lui-même, le livre a le mérite de poser une question inconfortable : et si notre rapport à la spiritualité s’était construit sur un oubli, plutôt que sur une vérité révélée ?
À charge, ensuite, à chaque lectrice ou lecteur de faire le tri entre ce qui relève de l’érudition solide, de l’intuition personnelle et de la conviction assumée comme telle.
C’est un livre qui dérange autant qu’il éclaire — et c’est ce qui le rend indispensable.
La sagesse interdite
Table des matières
Préface par le Dr Olivier Chambon, psychiatre et psychothérapeute.
Première partie — Les bases d’une spiritualité assistée par les enthéogènes Un chemin devenu secret · L’expérience directe du secret · Médicament ou poison ? · Enthéogène ou psychédélique ? · La notion de dangerosité · Conscience de la réalité et réalité de la conscience · Une conscience collective ? · Scientisme · Religionisme · Communier avec le vivant · Le chemin vers l’éveil et la résistance de l’ego · Le chemin de la guérison
Deuxième partie — Le rôle des enthéogènes dans l’Histoire Un rôle dans l’évolution · Le chamanisme et ses outils perdus · La dimension spirituelle dans l’impact thérapeutique des expériences psychédéliques · L’œuvre de Brian Muraresku : la clé de l’immortalité · Herboristes ou sorcières ? · Les trois guerres contre la conscience et les révolutions psychédéliques · Des cultes à mystères au christianisme · La Cène · Le fruit défendu et la chute · Bouddhisme et hindouisme · Un état de conscience optimal : les deux faces d’une même médaille · Islam et soufisme · Judaïsme, encens et onctions
Troisième partie — L’expérience directe du secret et ses implications L’expérience interdite · DMT : la sagesse interdite · Le courage de l’expérience directe · Technologie ou nature ? · Le chemin de traverse et ses limites · Limites de l’intégration et des traditions · Un manifeste pour la conscience
Conclusion · Annexe (le « Manifeste pour une science post-matérialiste »)
À propos de Stephan Schillinger
Stephan Schillinger est un auteur francophone, « expérimentateur, cherchant, mystique, poète » selon ses propres mots, qui explore depuis une vingtaine d’années les états de conscience élargis et leur dimension spirituelle. Marqué enfant par une fascination pour le mystère et le secret, il découvre au tournant des années 2000 la littérature ésotérique et spirituelle, puis se construit une pratique personnelle nourrie d’expérience directe plutôt que de démarche académique. La Sagesse interdite, préfacé par le psychiatre et psychothérapeute Dr Olivier Chambon (auteur notamment de La Médecine psychédélique), est publié en 2022 aux éditions Véga. Schillinger a également publié la série Par un Curieux Hasard, ainsi que d’autres ouvrages sur la spiritualité et les états de conscience, traduits depuis en anglais et en allemand.
Voir aussi le site officiel de l’auteur : curieuxhasard.com.ch



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